PLAIDOYER POUR UN ART PRÉTEXTUEL
Vincent Lacasse
[Biographie]
À l’aide de la performance, la danse, l’intervention dans l’espace public, l’écriture et la création d’événements, Vincent Lacasse tente de créer des pansements. Des poumons. Des feux d’artifice. Des jardins. Des lunettes. Des fenêtres. De la colle. Ses tentatives ont bourgeonné en poésie chez Estuaire, XYZ et Paupière, en performance avec les centres d’artistes Vrille, Le Lieu et Galerie R3 dans des événements tels que Action Ouverte, FARAV, Festival Quartiers Danses et Hors Service, à Tangente et à l’Espace Libre. Il cofonde Expo Miroir, une série d’événements artistiques hors de l’institution.
L’art est une excuse.
Une excuse pour manipuler l’attention vers ce qui importe.
«Tel est le défi de toute pédagogie et de toute esthétique : n’est véritablement utile que ce qu’on aura su rendre agréable ou exaltant», dit Yves Citton1 au sujet de l’attention, denrée précieuse qui se voit exploitée à outrance, voire épuisée au point d’anéantir toute capacité à ressentir et réfléchir indépendamment de la machine.
Nous sommes noyés par le langage, de sorte qu’il nous étrangle et étouffe notre parole. Nos oreilles sont bouchées, nos rétines sont incendiées par l’abus de production d’image. L’expérience sensible contemporaine s’apparente à ce que j’aime appeler le gavage banal. Excès normalisé et normalisant l’atrocité humaine se déployant par vagues génocidaires et fascisantes, se confondant avec un tsunami de brainrot quotidien, ankylosant notre capacité à être touché·e par quoi que ce soit, nous retirant tout, mis à part le sentiment d’impuissance.
Ces trous noirs lobotomisants que sont devenus nos dispositifs attentionnels font écho avec le projet Matière noire de Martin Désilets (2017-2026), compilant des milliers de photographies d’œuvres superposées en une seule, aboutissant à des monochromes morts-vivants, épuisant littéralement l’image. Si nous l’exténuons, c’est bien pour qu’elle nous épuise en retour, laissant notre attention et l’intelligence qui en découle comme une vieille carcasse dans un coin, dorénavant désuète dans un climat politique qui appelle à notre émotion davantage que notre raison.
Dans cette atmosphère de deuil de l’attention, invitant par le fait même la mort de toute forme de morale au sens politique, social et humain, il semble plus qu’évident qu’il faut agir. Cependant, c’est ce soi-disant état comateux de notre attention collective qui fait paraître toute forme d’agir militant comme un exploit impossible. Si tout le monde regarde ailleurs alors que la maison brûle, on n’y verra que du feu.
Les artistes ont la capacité de trouer l’attention pour la faire respirer. La déroger de sa trajectoire habituelle, sa pente fatale et suicidaire. Si le militantisme dénudé peut vite fatiguer les espoirs, paraître peu alléchant ou passer inaperçu, les artistes peuvent l’habiller. Une lutte nue est pudique, elle attrape froid. En l’habillant, elle résiste à l’hiver. Une lutte qui porte de beaux habits colorés, éclatants, tendance, attire forcément le regard dans la rue. L’art peut...